
Les barrières que l’Homme s’évertue à ériger entre ses propres congénères trouvèrent, au gré de l’Histoire, moultes justifications : la race, la religion, le territoire, la nation… Autant de raisons animales qui ramènent cet être pensant, doté d’une conscience et de la conscience d’être conscient, aux bas instincts de la bête fauve – et même en deçà, si l’on considère qu’aucun animal n’a jamais massacré ou tenté de massacrer sa propre espèce.
En ce début de XXIème siècle, dans ce monde occidental sensé illuminer de sa modernité des peuples affamés de civilisations, les gangs de rue d’Amérique du Nord ont réussi un nouvel exploit : celui de rendre encore plus crétin la frontière de la différence. Ce sera désormais une couleur, le bleu ou le rouge.
Place donc à un rudimentaire bleu et un banal rouge, deux couleurs primaires pour des êtres dont les comportements ne le sont pas moins. Or, ce choix n’a rien d’exceptionnel puisqu’il conditionne déjà la frontière politique et donc la vie sociale : outre les décennies de guerre bleu/rouge froide, le bleu et le rouge ont l’habitude de symboliser les partis occidentaux dits de gouvernements, permettant ainsi à ces derniers de baser leur communication sur de simplistes symboles. Mais là n’est pas le débat.
Face à cette option qui consiste à regarder l’humanité comme une mosaïque dont la spécificité des faïences produirait une fresque harmonieuse, les individus des gangs de rue préfèrent hiérarchiser ces spécificités selon des critères quelconques, subjectifs et irrationnels. Ainsi la faïence bleu serait supérieure à la rouge – ou inversement. Ainsi la faïence rouge – ou la bleu – n’aurait aucune légitimité à figurer dans le tableau final. Tel un peintre se refusant d’utiliser une couleur pour interpréter la réalité, les gangs de rue s’acharnent à réduire la diversité et appauvrissent le monde.
Ainsi, les gangs de rue ne font pas dans la nuance – de couleurs comme de pensée. D’ailleurs, la nuance est une menace : elle pourrait humaniser l’adversaire. Car en définissant entièrement « l’autre » par une couleur, le gang de rue procède ainsi à sa déshumanisation. Comme on pouvait voir, selon les époques, un juif, un musulman, un Tutsi ou un Hutu, un Serbe ou un Bosniaque, un terroriste ou un Tchétchène, les rues de certaines villes d’Amérique du Nord se peuplent de bleus et de rouges. Or, il est beaucoup plus facile d’assassiner une couleur – ou une religion ou une nation – qu’un être pétrit de rêves, de relations familiales, d’amours et d’angoisses. Bref, un être humain.
Cette extrême réduction de la pensée de l’Homme en une pensée de type animale, sans conscience ni compassion, peut alors se mettre au service des causes les plus infâmes comme le trafic d’armes, de drogue ou de jeunes filles. La misère intellectuelle nourrit la misère humaine. Et vice et versa.
Dans ce cloaque de nos sociétés occidentales contemporaines, les gangs de rue ont les idées courtes et bien arrêtées. Des idées monochromes, dont les barrières fictives et illusoires nient l’universalité de l’Homme et la richesse singulière de chacun de ces êtres, véritables maelstrom de poussière d’étoiles et d’innocence de l’évolution.




