Mes preuves d'humeur au monde

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Lettre – Les murs du puzzle

In Politique, Société on 1 novembre 2009 at 10:27

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Mon cher Damien,

A titre d’introduction, je te soumets une rapide réflexion : ma thèse consiste à croire que nous ne sommes qu’au tout début d’une pensée de l’humanité – pas d’une pensée humaniste mais je crois que l’Homme commence à se penser comme UNE humanité. C’est encore très balbutiant. Puisque nous avons besoin de symboles pour jalonner notre histoire, je ferais commencer ce phénomène à 1969 et à la première fois où l’Homme a pu observer un lever de Terre depuis la Lune.

Pour faire simple et caricatural, le monde s’est développé en puzzle aux pièces dispersées. Sur chacune d’elles se sont développées civilisations, langues, cultures, coutumes, croyances,… Peu à peu les Christophe Colomb de ce monde, inventeurs et découvreurs de modes de déplacements et de communications rapides, ont fait se rapprocher ces pièces. C’est ce qu’on appelle la mondialisation. On dit souvent mondialisation économique mais ceci est bien trop réducteur et surtout le phénomène est bien plus ancien qu’on ne le croit même s’il s’est fortement accéléré au XXè siècle. Moi je préfère parler de “tectonique des civilisations” (j’ai malheureusement constaté que ce terme existait déjà après y avoir pensé. Mais je le trouve fort à propos). Après un premier mouvement de séparation et d’isolement, les civilisations sont donc en marche pour se rencontrer les unes et les autres jusqu’à l’harmonie – je l’espère – ou pour le moins une sorte d’harmonisation – qui ne devra jamais être totale car il nous faut protéger ce que j’appelle la “biodiversité des peuples” (ce terme la, je le revendique). Le choc des civilisations, selon moi, existe ou pas dépendamment de la façon dont les Nations accompagnent ce mouvement de tectonique. Les méthodes de W. Bush l’ont rendu possible. Gageons que celles d’Obama le dissiperont. Bref, dans ce contexte comment envisager qu’un mur,  comme celui que construit Israël face aux Palestiniens, soit la réponse à un problème entre deux peuples ? Pour moi, il s’agit d’une réponse archaïque à un phénomène que l’on n’arrêtera pas – comme on n’arrête pas la dérive des continents. Un mur de château fort, une solution du moyen-âge. C’est une réponse placébo, une réponse qui essaie de faire survivre le puzzle éclaté. Pour tout un tas de raisons que ton mémoire analysera.

Je ne crois pas que les Nations disparaitront ni même que le sentiment d’identité nationale ou régionale se dissipera. Mais tout comme l’on peut être français ou allemand et se sentir européen – donc partager une histoire et des valeurs communes – je crois que nous nous sentirons un jour français, européens et terriens. Et que ce dernier sentiment d’appartenance devra amener nos dirigeants à envisager des réponses aux problèmes autrement qu’en créant des murs. Je suis peut-être (trop) optimiste mais je veux croire à cette prise de conscience. Sinon, quelle sera l’alternative ? Des riches contre des pauvres ? Des pétroleux contre des assoiffés d’énergie ? Des abreuvés contre des assoiffés tout court ? Des armés contre des trafiquants de la dernière chance ? Des paradis fiscaux contre des paradis perdus ? L’avènement de ce monde-là est également possible. L’Histoire reste à écrire.

J’aime ton idée de comparer ce mur d’Israël à d’autres pour tenter d’en comprendre les raisons. Surtout je trouve très intéressant de traiter de la symbolique de l’emmurement. Car comme je l’ai dit, je crois que cette pratique renvoie à une conception du monde éclaté… et dans un mouvement de tectonique des civilisations, la seule façon de faire perdurer ce monde en pièces c’est d’ériger des murs qu’ils soient physiques ou technologiques (la Chine qui essaie d’isoler son peuple en filtrant l’internet par exemple). A qui profite cette vision du monde ? Voilà une question intéressante, non ?

Les Papous et l’Occident

In Société on 11 juillet 2008 at 10:19

La violence était le sujet de mon dernier post. Dans celui consacré aux hockeyeurs Bobby Nadeau et Jonathan Roy aussi.

La violence, j’y reviens. Sous l’angle de la culture cette fois. Ou plus exactement, sous l’angle de son acceptation culturelle, presque inconsciente. Un “cela va de soi” qu’il conviendrait de remettre en question.

Aurions-nous besoin de violence ? Un nécessaire exutoire des pulsions humaines ? Peut-être et peut-être pas.

Dans son livre « L’occidentalisation du monde », Serge Latouche, Professeur Émérite à l’Université Paris IX, nous fait prendre conscience combien notre monde est sous l’influence de l’Occident. Or, l’Occident, ce monde “civilisé” dont les origines remontent au métissage des cultures hélénique, juive et chrétienne, ne fait que proposer une version parmi d’autres des rapports humains. D’autres sociétés ont existé en parallèle et n’ont pas développé les mêmes rapports.

Mais voilà : l’Occident s’est imposé au monde grâce à sa puissance technique, sa volonté de dominer la nature, son système de pensée fondé sur l’individu et ses droits, son système économique basé sur la compétition qui, finalement, aboutira à la destructuration des sociétés non occidentales.

Compétition, violence, réussites et échecs : le monde occidental est singulier et ses valeurs ne sont peut-être pas si universelles qu’on le pense.

Dans son ouvrage, Latouche nous en donne un intéressant exemple : « En Nouvelle-Guinée, les Papous Gahuku-Kama avaient adopté avec enthousiasme le football mais ils l’avaient adapté à leurs valeurs culturelles. Il était exclu qu’il y ait un gagnant et un perdant. La partie se prolongeait, était suspendue, reprenait jusqu’à ce que les comptes soient équilibrés. Cela n’empêchait absolument pas l’excitation de chaque but et l’exaltation des héros du jeu. Chaque partie renforçait la gloire et la satisfaction des deux camps mais l’agressivité était facilement conjurée. »

La performance et l’échec sont inscrits au cœur même du projet occidental concluait-il. La violence qui en ressort – économique, des rapports humains – semble donc étroitement y être associée.

Et si le monde avait été Papou ?

Éducation : la force de la non-violence

In Société on 25 juin 2008 at 2:54

17 juin 2008 – Le Sénat du Canada vient d’adopter un projet de loi privé en faveur de l’abolition du recours à la force dans l’éducation des enfants. La Chambre des Communes est maintenant saisie de ce projet qui répond à l’engagement que le Canada a pris quelques années auparavant en signant la Convention des droits de l’enfant des Nations Unies.

Au même moment, le Conseil de l’Europe lance une campagne de sensibilisation sur ce même sujet auprès de ses 47 pays membres. Déjà, depuis 1979, 18 pays en Europe ont aboli l’usage de la force comme moyen d’éducation.

Le recours à la force au Canada avait été récemment limité par la Cour Suprême qui bornait l’usage pour les enfants entre 2 et 12 ans et précisait qu’il devait s’agir d’une “force raisonnable” – laissant cependant ouverte l’interprétation du mot raisonnable.

Or, il me semble qu’une société moderne ne peut plus ériger le recours à la violence  – telle que la fessée – comme un moyen d’éducation. Il s’agit là d’une vision archaïque que de penser que nous formerons les générations futures en les contraignants par la force à adopter des comportements et des valeurs fussent-ils ou elles respectables. L’éducation n’est pas synonyme de répression.

La campagne de sensibilisation de l’Europe témoigne de messages en rupture avec nos croyances véhiculées depuis tant de décennies : l’enfant n’est pas la propriété des parents, dit l’un d’eux. Les enfants ne sont pas des mini-personnes ayant des mini-droits : ils ont aussi droit à leur intégrité physique, dit un autre.

Sans parler des innombrables études traitant du développement de l’enfant montrant combien le recours à la force peut perturber l’estime de soi, la confiance en soi, la relation parents-enfants, la santé mentale, et engendre des comportements anti-sociaux, il serait temps que nous nous nous interrogions sur notre relation à l’enfance et à l’éducation. Dans certaines cultures primitives, les enfants étaient élevés sans être corrigés – l’idée même de frapper étant parfois absente.

Or, il est encore des visions très machistes, intégristes, religieuses, conservatrices qui non seulement ne voient pas l’éducation autrement que par la force mais y trouvent – contre toute démonstration scientifique – des vertus.

Plus largement, ce débat sur la façon d’élever des êtres sans défense, à la recherche désespéremment de l’affection de leurs parents, reflète le caractère barbare de certaines de nos pratiques sociales qui sont le fruit de théories aussi séculaires que fumeuses et qui n’ont jamais été requestionnées à la lumière des progrès de la science humaine. En outre, ce débat met en lumière deux idéologies opposées : l’une estimant que le monde est un rapport de force et dont les relations humaines doivent être gérées comme tel. L’autre estimant que la violence ne peut que nourrir la violence et que la négociation, le compromis, le sens du partage ou de la compassion sont autant de qualités qui ne démontrent nullement une faiblesse mais bel et bien une force qui plus est vertueuse.

Ainsi, 30 ans après l’abrogation de tous recours à la force comme méthodes d’éducation, la Suède, pays pionnier en la matière, constate une pacification générale de sa société.

Notre monde hyper violent doit apprendre qu’une éducation pacifiée n’est pas l’aveu de l’échec de parents tout puissants, ni la soumission de leur autorité au bon vouloir de leur progéniture. Il s’agit d’adapter l’éducation à la compréhension du développement de l’enfant, sans renier l’importance de transmettre des repères et des valeurs.

Être parent n’est pas tâche facile. Raison de plus pour accepter ne pas tout connaître et interroger ses méthodes avec l’ouverture d’esprit qui sied aux personnes responsables de petits êtres en devenir.

Jonathan Roy ou l’espèce contre la civilisation

In Société on 25 mars 2008 at 1:31
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Ce n’est pas moi qui le dit mais Philippe Val, un de ces penseurs français que l’on nomme volontiers philosophes.

La loi de l’espèce c’est cet instinct grégaire qui habite chaque homme. L’espèce vise sa propre reproduction. C’est sa loi. Aveugle, sans état d’âme, sans conscience, elle élimine les faibles et obtient des plus forts leur reproduction… avant de précipiter leur mort car l’espèce s’autorégule, la surpopulation pouvant la menacer.

La loi de l’espèce régnait ainsi en maître durant des milliards d’années avant qu’elle ne se prenne les pieds dans le tapis en inventant, via son mode de sélection brutal et hasardeux, un nouvel être : l’homo sapiens sapiens. Cet être sélectionné pour ses aptitudes à faire survivre l’espèce mieux que n’importe quel autre – grâce au cortex de son cerveau surpuissant – s’est mis à défier la loi de l’espèce dont il était issu. Car l’homo sapiens sapiens non seulement devînt conscient de sa finitude mais en plus devînt conscient de sa conscience. De cette réflexivité, l’Homme élabora ses propres lois, autrement moins douloureuses, arbitraires et brutales que la loi de l’espèce. On appelle cela : la civilisation.

Et l’espèce se sentit menacée.

La civilisation, c’est la prise de conscience par l’Homme de sa propre fin et donc que la vie n’est pas seulement cette ligne droite qui mène de la naissance à la mort en passant par la lutte pour sa survie et la reproduction sexuée. Désormais, la vie c’est le plaisir de prendre plaisir, c’est aimer aimer son prochain ou Mozart, c’est rechercher des moments d’éternité dans le bonheur et même dans la jouissance du bonheur.

La civilisation suppose des lois : là où le faible doit mourir car l’espèce ne s’embarrasse pas de celui qui menacerait sa résistance au temps, la civilisation protège les plus faibles car elle a conscience du caractère unique de tous ceux qui la composent.

La civilisation s’oppose donc au rapport de force brute, à la souffrance, à la guerre et à toute forme d’activité où le plus fort triomphe en soumettant les autres à sa force. La civilisation s’oppose à la sélection de l’espèce.

Or la civilisation n’est jamais acquise pour toujours. C’est une construction de tous les instants. Et nous avons tous en chacun de nous cette part de l’espèce qui nous anime encore.

Ainsi, la civilisation abrite sa part de violence, sa part de loi de l’espèce. Nos rapports à la violence, à la différence, à la compétition, à la compassion en témoignent.

Dans son élan à vouloir abattre physiquement son adversaire, Bobby Nadeau, âgé de 19 ans – avec le consentement des arbitres impassibles – le jeune hockeyeur Jonathan Roy (19 ans également) a quitté les lois de la civilisation pour se comporter comme un animal soumis à la loi de l’espèce.

Mais à quels exemples ces jeunes joueurs sont-ils exposés ? Le hockey, ce jeu où il est permis de se frapper avec les poings, est-il un modèle de civilisation pour les jeunes ? Et qu’en est-il du contexte général de violence dans lequel nous sommes amenés à grandir et à construire nos repères : violence dans les jeux (vidéos), violence dans le sport, violence dont se délectent les médias pour accroître leur audience, violence économique, violence guerrière, violence des inégalités… ?

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Bobby Nadeau